Bruno Cadoré OP

N’étant pas historien, et encore moins historien des doctrines, je laisse les spécialistes compétents rendre compte de la manière dont, au fil de l’histoire, la théologie dominicaine s’est révélée, ou non, avoir une spécificité bien identifiable. Mon propos, s’appuyant sur l’écoute des frères et sœurs lors de mes visites dans l’Ordre, voudrait plutôt exprimer trois traits qui me semblent constituer un point commun au travers de la diversité de l’Ordre.

1) Une théologie dominicaine est une théologie de la prédication : Ce premier trait semblera évident à beaucoup, puisque l’Ordre est souvent présenté comme un Ordre de prêcheurs et de théologiens. Ou, pour l’exprimer mieux, de « prêcheurs-théologiens ». Ce trait me semble essentiel de trois points de vue.

C’est une théologie de la prédication de Jésus-Christ. Le mystère de la venue du Fils, qui s’approche et se fait familier et ami de ses interlocuteurs. Tel est un des éléments les plus fondamentaux de la théologie dans l’Ordre : tenter de rendre le plus intelligible possible le mystère de cette « approche de Dieu », tel qu’il se révèle à la mesure où l’on enracine la réflexion théologique dans ce patient travail d’interprétation qui scrute les Ecritures. Une théologie fondée dans l’Ecriture – telle fut bien la théologie de Thomas d’Aquin.

C’est une théologie à partir de la prédication et, en ce sens une théologie pastorale, non pour rendre compte des enjeux théologique de la pastorale, mais plutôt de la raison pour laquelle il y a pastorale : la venue du Fils de Dieu parmi les hommes, afin que ces derniers reçoivent la vie en abondance. Un tel labeur théologique est stimulé, appelé, par les expériences pastorales elles-mêmes, comme en témoignent certaines grandes figures de l’Ordre : Montesinos et Vitoria, lorsque la résistance s’impose face à une expansion coloniale qui ne respecte pas la dignité de tous les hommes, sans exclusive ; la grâce contemplée lors du ministère du sacrement de réconciliation ; le frère Lebret qui cherche à montrer comment le développement des peuples est étroitement lié au mystère du salut universel ; le frère Gustavo Guttierrez dans son élaboration des fondements d’une théologie de la libération… La prédication appelle la théologie.

C’est, enfin, une théologie « de » la prédication qui s’attache, à travers l’explicitation du geste de la prédication, à montrer combien l’Eglise est établie par l’Esprit du Christ ressuscité au fil de la réalisation de sa mission d’évangélisation.

2) Une théologie dominicaine est une théologie de la grâce : Depuis le concile Vatican II, on a souvent insisté sur la nécessité de la lecture et du discernement des « signes des temps », c’est à dire de la reconnaissance des traces de l’œuvre de l’Esprit au cœur des réalités du monde comme au cœur de chacun. C’est certainement ce qui a habité la théologie du frère Marie-Dominique Chenu, scrutant la « pâte humaine », de sorte de discerner qu’elle est traversée de part en part par l’œuvre de la grâce de la miséricorde de Dieu. De ce point de vue, une théologie de la grâce cherche à rendre intelligible l’incessant mouvement de la miséricorde de Dieu qui, ému de compassion jusque dans ses entrailles, ne cesse de rejoindre son peuple pour lui donner, toujours à nouveau, naissance.

C’est ainsi une théologie qui, contemplant le désir gratuit de Dieu que sa création se réalise pleinement en toutes ses potentialités, s’attache à interpréter tant le renouvellement intérieur de chaque être, que le renouvellement des sociétés humaines. Croisement de deux dignités, de la personne et des peuples, qui a marqué l’élaboration théologique dans l’Ordre.

3) Une théologie dominicaine est une théologie en dialogue : On n’insistera jamais assez sur la double décision par laquelle Dominique a fondé son Ordre : envoyer les frères deux par deux pour prêcher la Parole, les envoyer – et aller avec eux – se mettre à l’écoute des maîtres de son temps dans les Universités. Cette intuition a été déterminante pour Thomas d’Aquin qui élabora sa réflexion théologique en entrant en dialogue avec les philosophies qui lui étaient accessibles, Aristote, Averroès, Maïmonide. La philosophie se révélant ne pas être simplement « servante » que la théologie pourrait utiliser, mais bien servante en ce sens qu’en stimulant l’intelligibilité critique de la réalité elle indique au théologien les questions qu’il doit affronter en fonction de l’histoire des idées et elle lui donne des éléments conceptuels pour rendre compte du mystère du salut au sein de ce contexte.

A cause de cela, la théologie dominicaine veut se tenir en dialogue avec les savoirs qui lui sont contemporains à ce moment de l’histoire, en s’appuyant sur une connaissance approfondie de la tradition doctrinale de l’Eglise et de sa constitution progressive en un corpus cohérent. La théologie peut en effet avoir avec ces savoirs un rapport analogue à celui qu’elle a avec la philosophie. Et ce, d’autant plus que les savoirs contemporains, en cela qu’ils manifestent comment l’homme cherche à comprendre les réalités du monde et à les maîtriser, appellent la théologie à se déployer en cherchant à poser la créativité humaine au cœur du mystère du salut. Cette étude patiente de la créativité de la raison humaine est en effet un point d’appui pour la recherche de la plus grande intelligibilité possible de Dieu qui se manifeste à l’homme.

Ce désir de dialogue s’appuie sur la conviction que l’autre a quelque chose de vrai à partager avec nous, qu’il soit philosophe, expert en l’un des nouveaux savoirs, croyant d’une autre religion, étudiant, travailleur, jeune ou plus âgé… Chacun des interlocuteurs nous aide à découvrir davantage la vérité que nous cherchons, à mieux connaître qui est Dieu.

Au cœur de ce dialogue, l’Ordre des Prêcheurs a très souvent placé aussi le dialogue avec les autres religions. Certes, parce que ces dernières révèlent la diversité dont l’homme se révèle capable dans son rapport à la transcendance et au divin. Mais aussi, parce que chacune, à sa manière, atteste de l’effort qu’il faut déployer pour préciser le type de rapport – et sa fécondité – du religieux avec le monde.

Faut-il ajouter que parler d’une théologie en dialogue, c’est souligner aussi l’exigence d’un dialogue authentique entre les frères, entre les frères et les sœurs, et au sein de la famille dominicaine ? Un dialogue qui « constitue » la communauté, à la mesure même où il la conduit à trouver sa source dans la quête d’une vérité qui se donne et que nul ne peut prendre.

Qu’est-ce qu’une théologie dominicaine ? Et si c’était la joie humble et partagée de la contemplation ?

 

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