Serge-Thomas Bonino OP

Au milieu du fracas des armes, Notre Père saint Dominique a fait le choix de la parole. L’annonce salvifique du Christ-Logos, Sagesse de Dieu et Puissance de Dieu, doit emprunter la voie du logos, c’est-à-dire de la parole et de la raison. La théo-logie, en tant que logos, s’inscrit donc dans la mission de l’Ordre puisqu’elle se propose d’incarner ou d’inculturer la Parole de Dieu dans l’intelligence humaine. Elle se présente comme une œuvre éminemment apostolique dans la mesure où, en cherchant l’intelligence de la foi, elle favorise l’accueil de la Parole, tantôt en écartant les obstacles intellectuels, tantôt en « traduisant » la Parole pour la rendre intelligible et féconde dans un contexte culturel donné.

Cette médiation entre la Parole et les cultures, où s’exprime la quête intellectuelle des hommes, impose au théologien un long et austère détour par le travail de la rationalité, avec ses fortes exigences d’universalité, d’objectivité et de cohérence. La théologie prend donc la forme d’une « étude », c’est-à-dire, selon la définition de saint Thomas, d’une application intense, violente même (vehemens) de l’esprit à quelque chose (Summa theologiae, IIa-IIae, q. 166, a. 1). C’est une des grâces de l’Ordre que de prendre au sérieux, malgré la force des sollicitations plus immédiates, la nécessité apostolique d’investir les frères dans une étude au long cours dont la fécondité ne se révèle que dans le long terme.

Cette entreprise théologique est chez nous communautaire. Certes, la vie d’étude est toujours éminemment personnelle, parfois même très solitaire, mais la communauté est l’écosystème qui lui permet de rester fidèle à ses vraies finalités. Face aux risques d’instrumentaliser le savoir au service de la promotion personnelle ou face à la tentation d’une « esthétique » intellectuelle coupée de la mission, la communauté est le lieu où s’effectue le « retour au réel ». Par la confrontation avec l’expérience de ses frères, par la célébration communautaire de la liturgie qui maintient le contact avec les sources vives de la foi, le théologien vérifie l’authenticité de son travail. Saint Thomas dit en Sum. theol., Ia-IIae, q. 94, a. 2, à propos des inclinations fondamentales de la nature humaine, que l’inclination propre à l’homme en tant que rationnel est de chercher la vérité sur Dieu et de vivre en société. Je ne crois pas que, pour lui, ces deux inclinations soient simplement juxtaposées. Au contraire, la vie en communauté a précisément pour but de permettre une recherche de Dieu qui soit pleinement humaine, par l’échange et le dialogue.

Mais la dimension communautaire de notre théologie dominicaine est aussi diachronique. Notre théologie est en effet traditionnelle, au sens où le travail théologique des Prêcheurs s’inscrit dans une tradition intellectuelle et spirituelle qui le précède et qui le porte. Comme Prêcheurs, nous sommes héritiers non seulement d’une admirable galerie de portraits de théologiens mais aussi d’une tradition théologique continue et vivante, intimement liée à l’histoire de l’Ordre. Certes, l’histoire du thomisme est complexe, y compris à l’intérieur de l’Ordre. Le risque est permanent de transformer le thomisme en une « idéologie ». Il ne s’agit donc pas de cultiver un particularisme folklorique ni de promouvoir un très rassurant thomisme identitaire. Mais on ne peut non plus se contenter d’un thomisme d’inspiration qui rendrait hommage à l’« esprit » de saint Thomas, tout en puisant ailleurs ses principes doctrinaux, comme si l’« esprit » du thomisme pouvait être séparé de sa chair concrète. Une des missions intellectuelles de l’Ordre est plutôt de proposer et de développer, au bénéfice de toute l’Eglise, un thomisme substantiel et vivant. Substantiel, parce qu’il se réfère à la validité permanente des principes métaphysiques et théologiques fondamentaux de saint Thomas, aujourd’hui mieux compris grâce à l’étude contextualisée de son œuvre. Il est vrai que certains, légitimement soucieux du dialogue avec la modernité, estiment que la rupture entre l’univers culturel de Thomas et le nôtre est trop profonde pour permettre une actualisation du thomisme. Mais, justement, un thomisme vivant doit être capable de montrer sa fécondité dans la manière dont il répond aux nouvelles problématiques intellectuelles. Un beau défi pour l’Ordre.

 

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